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Joanna avait parfaitement raison. Dans High Street, les groupes étaient nombreux. Ma moisson serait riche.
Griffith, que je rencontrai d’abord, avait l’air malade et fatigué. À un point qui me surprit. Sans doute, un médecin n’a pas tous les jours à s’occuper d’une affaire de meurtre, mais la souffrance et la mort lui sont familières.
— Alors, lui dis-je, vous n’avez pas l’air en forme ?
— Vous trouvez ? me répondit-il. C’est sans doute parce que j’ai quelques malades qui m’ennuient…
— Y compris ce fou qui erre en liberté dans Lymstock ?
— Vous l’avez dit !
Il regardait au loin dans la rue. Je remarquai qu’un tic agitait sa paupière.
— Savez-vous qui ce fou peut bien être ? demandai-je.
— Malheureusement non !
Il me parla de Joanna, sans transition, me disant qu’il avait des photographies à lui montrer. Je m’offris à les lui porter, mais il me répondit que ses visites le conduiraient vers « Little Furze » en fin de matinée.
Je me dis qu’il était bel et bien « mordu ». Satanée Joanna ! Griffith était un trop chic type pour qu’on eût le droit de se moquer de lui comme ça !
Apercevant sa sœur, à qui pour une fois j’avais envie de parler, je rendis sa liberté à Griffith. Aimée m’aborda avec une question :
— Il paraît que vous étiez là-bas très tôt ?
Je me gardai de parler de l’appel téléphonique de Megan.
— C’est exact, répondis-je. Cette petite bonne devait prendre le thé à la maison et, finalement, on ne l’avait pas vue. La chose m’avait tracassé hier soir…
— Et vous craigniez le pire ! Vous avez du flair !
— Un limier à figure humaine !
Elle ne sourit même pas.
— C’est le premier meurtre que l’on commet à Lymstock, dit-elle. La ville est sens dessus dessous. Espérons que la police saura venir à bout de l’affaire !
— Faites-lui confiance ! Les policiers de Lymstock sont très bien.
— Je ne me souviens même pas du visage de cette petite ! Pourtant, elle a dû m’ouvrir la porte des douzaines de fois. Je ne l’aurai pas remarquée. Il paraît – c’est Owen qui me l’a dit – qu’elle a été frappée sur la tête, puis qu’on lui a enfoncé un poignard au-dessous de la nuque. Un crime passionnel, sans doute. Qu’en pensez-vous ?
— C’est votre opinion ?
— C’est l’hypothèse la plus plausible. Elle aura eu une querelle avec son amoureux. Les gens, par ici, sont de tempérament très vif. C’est Megan, paraît-il, qui a trouvé le corps ? Cela a dû lui donner un coup !
— Ce n’est que trop vrai !
— C’est bien dommage pour elle ! Cette petite n’a déjà pas la tête bien solide. Une affaire comme celle-ci peut lui faire perdre la boussole complètement !
Je pris une résolution subite. Il y avait quelque chose que je voulais savoir.
— Miss Griffith, dis-je, est-ce vous qui avez conseillé à Megan de rentrer chez elle ?
— Je ne saurais dire que je lui ai conseillé…
— Mais vous lui avez dit quelque chose ?
Elle se campa solidement sur ses jambes et me regarda droit dans les yeux. Je la sentais sur la défensive.
— Une jeune femme, affirma-t-elle, ne doit pas fuir ses responsabilités. D’autre part, les langues marchent. J’ai cru de mon devoir de le lui laisser entendre.
— Les langues ?
J’étais trop furieux pour en dire plus.
Aimée continuait, avec cette ahurissante confiance en soi qui était le trait essentiel de son caractère :
— Vous, évidemment, vous n’êtes pas au courant de ce qui se raconte ! Mais, moi, je le sais ! Je suis absolument persuadée que tout ça ne repose sur rien, il n’y a aucun doute là-dessus, mais vous connaissez les gens ! Quand ils peuvent dire du mal de quelqu’un, ils ne laissent pas échapper l’occasion ! Et des ragots de ce genre finissent par faire beaucoup de tort à une jeune fille qui doit gagner sa vie !
— Qui doit gagner sa vie ?
Je ne comprenais plus.
— Elle est dans une situation très délicate, reprenait Aimée. Je crois qu’elle a fait ce qu’il fallait faire. Elle ne pouvait pas s’en aller du jour au lendemain, en abandonnant les enfants. Elle a été très bien ! Vraiment très bien ! C’est ce que je dis à tout le monde. Mais la situation n’en reste pas moins fâcheuse et on n’empêchera pas les gens de jaser !
— Mais enfin, demandai-je, de qui parlez-vous ?
— D’Elsie Holland, bien sûr ! répondit-elle avec un peu d’impatience. C’est une charmante fille, très sérieuse et, à mon avis, elle n’a fait que son devoir !
— Et que raconte-t-on ?
Aimée Griffith partit d’un rire qui me parut infiniment désagréable.
— On prétend qu’elle envisage déjà la possibilité de devenir la seconde Mrs. Symmington et qu’elle est toute disposée à consoler le pauvre veuf, qui la tient déjà pour indispensable.
— Mais, grands dieux ! m’écriai-je, il n’y a pas huit jours que Mrs. Symmington est morte !
Aimée Griffith haussa les épaules.
— C’est absurde, j’en suis d’accord ! Mais vous ne referez pas les gens ! Cette petite Holland est jeune et jolie. Il n’en faut pas plus ! Et remarquez que la carrière de gouvernante est pleine de possibilités pour une jeune femme ! Qu’elle cherche un mari et un foyer, qu’elle coure sa chance, ce n’est pas moi qui le lui reprocherai ! Évidemment, le pauvre Symmington ne se doute de rien ; il n’est pas encore remis de la mort de sa chère Mona, mais les hommes sont les hommes ! Que cette fille reste là, tenant sa maison, s’occupant de lui, aimant ses enfants, ou en ayant l’air, et il est inévitable qu’il lui tombe sous la patte !
— En somme, dis-je tranquillement, vous considérez Elsie Holland comme une intrigante ?
Aimée Griffith rougit.
— Mais je n’ai jamais dit ça ! Je suis désolée pour elle des méchancetés qu’on colporte sur son compte et c’est pourquoi j’ai plus ou moins fait comprendre à Megan qu’elle ferait bien de rentrer chez elle ! Comme ça, Dick Symmington et Elsie Holland ne sont pas seuls dans la maison. C’est beaucoup mieux !
Mon silence semblait amuser Aimée.
— Je vois, monsieur Burton, que je vous ai choqué en vous rapportant les racontars de notre petite ville. Je n’ajouterai qu’un mot : ici, quand on parle des gens, c’est toujours en mal !
Elle rit, me salua d’un petit mouvement de tête et s’éloigna.